La perspective des corps dans la bande dessinée

Dessiner les corps en perspective peut paraître complexe à mettre en œuvre au premier abord, mais finalement abordable si on s’y prend avec méthode.

Tout d’abord, à quoi cela sert-il ? A plusieurs choses.

1. Rendre une scène plus réaliste et vivante.

En effet, on peut tout à fait prendre le parti de ne jamais appliquer de perspective aux corps, (notamment par exemple dans des strips comiques où l’important est de se focaliser sur l’humour). Mais dès qu’il va y avoir un peu d’action, où qu’on va chercher à dessiner dans un style qui entretient une illusion d’espace, les décors et les personnages devront respecter une certaine perspective. Sinon, les uns comme les autres auront l’air plats et sans intérêt.

2. Obtenir un effet dynamique

Dans les scènes d’action, les corps sont en général en perspective de façon à leur donner une vie supplémentaire. En effet, la perspective permet de donner de l’importance à ce qui vient en avant-plan, alors que ce qui est en arrière plan est plus petit. On peut mettre le focus sur la partie agissante du corps (par exemple un pied ou un poing), toit en estompant ou en ignorant le reste par un effet de raccourci. Cette différence de proportion avant-plan/arrière-plan permet aussi de donner une idée de «distance instantanée», donc de vitesse.

3. A obtenir un effet dramatique

Dans la vie courante, il est rare de voir les gens dans des effets de perspective très importants. En général, dans une discussion, on se place plutôt en face de son interlocuteur, le regard plus où moins à la même hauteur.

En bande dessinée, on voit par contre relativement souvent des cases dans lesquelles les personnages sont représentés en plongée (vue de haut) ou en contre-plongée (vue d’en bas). Ces cadrages sont atypiques et ont donc une signification particulière.

La vue en plongée donne au lecteur l’impression qu’il est au-dessus du sujet, qu’il le domine : celui-ci est en position d’infériorité. Elle est donc en général utilisée pour donner une impression de faiblesse, d’inquiétude par rapport au sujet. Celui-ci est en danger.

Au contraire, la contre-plongée est utilisée pour donner par rapport au sujet une impression de puissance, voir d’écrasement. On voit donc souvent alterner une case présentant un sujet dominé, en plongée, et une case présentant un sujet dominant, en contre-plongée. Ceci peut-être utilisé pour créer des effets de suspens où pour insister de manière spectaculaire sur une situation.


[img "Astérix et les Normands"]

Voici une des contre-plongée les plus drôles de l’histoire de la BD. L’impression de puissance se dégageant des normands est multipliée par la perspective, leurs gros ventres prenant une importance considérable. Par contraste, la vue en plongée sur le jeune Goudurix lui donne un air faible et fragile. Cet effet est renforcé par l’ombre porté du Normand qui lui masque en partie le visage. Le contraste entre ce rapport de force et la phrase finale du chef normand est d’autant plus inattendu.


[img "Lucky Luke : Calamity Jane (1)"]

[img "Lucky Luke : Calamity Jane (2)"]

[img "Lucky Luke : Calamity Jane (3)"]

Voici trois cases tirées du même album de Lucky Luke, Calamity Jane. Ce n’est pas dans ce genre de séries qu’on s’attend à trouver le plus de perspectives sur les personnages, mais il y en a néanmoins.

Par exemple, la première case montre Lucky Luke et Calamity entrer dans une ville du Far West. La prise de vue est celle d’un habitant (à pied) inquiet à l’idée de voir deux étranger armés entrer dans sa ville, à cheval. Nous sommes donc en présence d’une légère contre-plongée, comme un piéton voyant un cavalier, celui-ci ayant un net avantage sur le premier

Cette prise de vue présente également l’avantage de nous présenter un plan général de la ville, que nous découvrons comme le font les deux héros. La ville est donc vue par leurs yeux. On a donc dans cette case un double regard : les héros vus par les yeux d’un habitant de la ville, la ville vue par les héros.

La deuxième case est ici pour confirmer l’effet de puissance de la contre-plongée. Comme l’atteste la position basse de la ligne d’horizon, c’est en effet encore ce type de «prise de vue» qu’on a ici. Elle met en valeur le «méchant» de la BD, en avant-plan. Qui plus est, celui-ci est coloré d’une façon inattendue (en bleu sombre), et son buste prend toute la hauteur de la case. Il observe Lucky-Luke, qui apparaît en petit en arrière-plan, en simple silhouette noire. Comme il est dans le lointain, l’effet de la contre-plongée est désamorcé pour lui. Il est nettement en état d’infériorité par rapport au «méchant», ce qui ajoute du piment au récit.

Enfin, la dernière case présente un «plongée» spectaculaire, dans le même album. Il ne s’agit pas ici de mettre en place une quelconque inquiétude par rapport aux protagonistes, mais d’un effet ludique et d’un souci de clarté : le cercle que forment les cow-boys autour du concours de bras de fer apparait nettement par ce moyen, ainsi que l’argent mis sur la table pour les paris. On comprend bien aussi le dispositif des bougies pour corser le jeu. Le point de vue rare met en relation les chapeaux de cow-boy avec le cercle que ceux-ci forment autour des deux participants. Cette composition circulaire insolite ajoutée au côté joyeux de la scène créé une atmosphère de gaieté ludique.

 


[img "Soda : tu ne buteras point"]

Voici une scène musclée qui fait un usage relativement modéré mais significatif de la perspective des corps des personnages.

Les deux premières cases sont en contre-plongée, mais avec un axe différent. La prise de vue accompagne le mouvement du poing du personnage.

La troisième case présente une vue de profil relativement «plate», mais également désaxée et cadrée très serré.

La quatrième case présente une plongée sur le corps inanimé de la victime, tandis que l’agresseur arrive par au-dessus.

La cinquième case présente aussi une légère plongée. Je suppose que c’est pour présenter la vue de manière claire, mais une contre-plongée aurait été plus efficace, surtout après la plongée de la case précédente. 

Cependant, on a la contre plongée en sixième case.

Enfin, la dernière case présente un beau raccourci sur le policier qui vient mettre un terme à la scène. On a à la fois la plongée sur le policier (qui «plonge» sur le pasteur-agresseur), et une contre-plongée sur l’agresseur lui-même.  On voit ici que dans une scène d’action, la perspective des corps des personnages est un élément indispensable à la dynamique.


[img "Les cités obscures : La fièvre d’Urbicande"]

On change radicalement d’ambiance avec cet ouvrage de théorie architecturale appliquée à la bande dessinée.

Néanmoins, on constate, malgré la différence d’ambiance, de style et d’ambition, que certains éléments restent inchangés :

Pour faire ressentir l’inquiétude, l’angoisse provoquée par un tremblement de terre, 

rien de plus efficace qu’un enchaînement plongée-contre plongée, déstabilisant l’axe de lecture.


[img "Les passages du vent : La fille sous la dunette"]

[img "Mégalex : l’Anomalie"]

On voit ici deux «plongées» spectaculaires.

Pour la première, il s’agit d’une plongée dans l’océan, vers une mort certaine pour le marin ne sachant pas nager. Un plongée vers la mort, donc.

La deuxième, moins tragique, est une plongée vers l’inconnu, 

mais dans la souffrance et la peur (bien qu’en agréable compagnie) pour le héros.

On voit ici que la plongée est souvent associés à un contexte mystérieux ou douloureux, la perspective ayant sur le lecteur un fort effet psychologique.

Imaginez en effet ces deux scènes vues de façon classique, avec l’horizon à hauteur des yeux : l’effet rendu serait totalement différent.


[img "L’Incal VI :  la cinquième essence 2"]

[img "Les naufragés du temps : l’étoile endormie"]

Deux exemples de la science fiction où la perspective du corps est utilisée pour donner un effet d’apesanteur, les corps flottant ou tombant dans l’espace.

A noter que cette flottaison des corps est associés dans ces deux exemples à une forte tension psychologique, ce qui semble conforter l’idée d’un lien important entre dramatisation et perspective.


[img "Mise en œuvre"]

Pour appliquer la perspective sur les corps des personnages, il faut d’abord bien comprendre deux choses : tout d’abord, pour mettre en place une perspective qui donnera un effet de hauteur, on a besoin, en plus des deux points de fuite sur la ligne d’horizon qu’on a vu au chapitre «perspective», d’un troisième point de fuite.

Celui-là viendra se placer soit au-dessus de la tête du personnage si on veut une vue en contre plongée, soit bien loin sous ses pieds si on veut une vue en pongée, mais toujours dans l’axe du personnage qui passe de ses pieds à son crâne. 

Ceci fonctionne aussi, naturellement, pour les objets. On voit ici un parallélépipède en contre plongée, avec un troisième point de fuite au-dessus de lui.

Les cercles subissent également les déformations de la perspective. Pour les découvrir, le mieux est de faire un carré, et d’inscrire le cercle dedans, comme cela a été fait dans la figure ci-contre pour la base et le sommet de la figure. De cette façon on comprend comment mettre en perspective un cylindre où une figure arrondie.


[img "Personnage simplifié vu de face"]

[img"Cylindre"]

La deuxième chose à bien comprendre, c’est qu’on peut réduire la forme d’un corps humain à un ensemble de formes simples comme des boules et des cylindres.

Dès lors, il suffit d’appliquer à ces formes simples les règles de la perspective à trois points, en gros, et on arrive à mettre le corps en perspective.

L’important n’est pas que tout soit rigoureusement exact, et en général on ne tire pas de trait vers le point de fuite pour mettre en perspective un corps. Mais il suffit de garder les règles à l’esprit et de le faire à main levée, en contrôlant toujours que tout est géométriquement logique.

Par exemple ici on voit la mise en perspective d’un cylindre.  Il est fait «à peu près», à main levée, mais on voit bien que le deuxième est présenté en plongée, et le troisième en contre-plongée.


[img "Personnage simplifié en plongée (vu de haut)"]

[img "Personnage simplifié en contre-plongée (vu d'en-bas)"]

[img "Visage simplifié avec traits de construction en perspective"]

Voici le corps simplifié mis en perspective comme le cylindre.

On remarque plusieurs choses : 

Les éléments qui sont du côté du lecteur sont plus gros que ceux qui lui sont éloignés: les proportions semblent modifiées. En contre-plongée, les jambes sont plus grosses que la tête, en plongée c’est l’inverse.

Par ailleurs, certains éléments sont raccourcis, on ne les voit plus du tout : le front, lors d’une vue en contre-plongée, n’est plus visible.  Alors que ce sont les jambes qui disparaissent presque en plongée.

Les courbes horizontales deviennent plus évidentes en plongées et en contre-plongées, mais elles n’ont pas le même sens. Regardons la tête dessinée à droite avec des courbes de construction. «A plat», le nez et les oreilles sont sur la même hauteur. En contre-plongée, le nez est bien plus haut. que les oreilles. En plongée, il est plus bas. Pour comprendre ceci, tenez un ballon rayé horizontalement devant vous, puis au-dessus, puis en-dessous : cela vous paraîtra évident.

La perspective des corps dans la bande dessinée
Astérix et les Normands
Lucky Luke : Calamity Jane (1)
Lucky Luke : Calamity Jane (2)
Lucky Luke : Calamity Jane (3)
Soda : tu ne buteras point
Les cités obscures : La fièvre d’Urbicande
Les passages du vent : La fille sous la dunette
Mégalex : l’Anomalie
L’Incal VI :  la cinquième essence 2
Les naufragés du temps : l’étoile endormie
Mise en œuvre
Personnage simplifié vu de face
Cylindre
Personnage simplifié en plongée (vu de haut)
Personnage simplifié en contre-plongée (vu d'en-bas)
Visage simplifié avec traits de construction en perspective

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