L'ellipse en bande dessinée, en dix exemples

Une ellipse est un moment qui n'est pas montré.

C’est-à-dire qu’une ellipse est un passage qui coupe la continuité d’une action : une action se déroule, une ellipse intervient et l’action a avancé sans qu’on la voie. 

Pour un auteur comme Scott McCloud, l’art de l’ellipse est l’essence de la bande dessinée. En effet, celle-ci étant un récit composé de cases, lorsque le récit avance, on a nécessairement une ellipse entre chaque case.

Le contre exemple pourrait être les vingt-quatre images secondes du cinéma ou de l’animé : chaque mouvement est décomposé en vingt-quatre images, si bien que l’oeil ne perçoit pas les images différentes mais une action fluide. En bande dessinée, rien de tel : le lecteur est obligé de reconstituer se qui se passe entre les cases en imagination. Dans l’espace entre chaque case (qu’on appelle la gouttière ou l’espace inter-iconique), il y a en quelque sorte une ellipse. La gouttière, c’est l’espace de l’imagination du lecteur.

Mais en dehors de ces considérations, on peut dire qu’il y a ellipse quand il y a une réelle rupture de l’action. Dans ce cas, l’ellipse est utilisée comme une figure de rhétorique, c’est-à-dire qu’elle est utilisée comme un procédé de narration en vue de produire un effet.

Nous allons en étudier quelques uns dans les exemples qui suivent.


[img "Tintin au Tibet (Hergé)"]

L’exemple classique de l’ellipse comique, cité notamment par Benoît Peteers dans «Lire la bande dessinée» : 

On voit le capitaine Haddock monter sur la passerelle qui n’est pas reliée à l’avion, on comprend qu’il n’y voit rien à cause d’une poussière dans son œil, Tinin le prévient du danger.

Et case suivante, au lieu d’assister à la chute du capitaine, on le voit dans l’avion, soigné par l’hôtesse de l’air.

La chute de Haddock est donc impliquée par le récit mais elle n’est pas montrée. C’est le lecteur qui doit la fabriquer, et il y aura donc autant de chutes que de lecteurs. 

Hergé, ayant eu recours à de multiples reprises à des chutes de Haddock dans les précédents épisodes de la série, évite de représenter encore une fois la scène, et de ce fait elle est suggérée de façon allusive, moins triviale, plus sophistiquée. Il s’agit d’un humour de connivence avec le lecteur. Hergé semble lui dire : "inutile de tout représenter, je sais que vous m’aurez compris, ayant déjà vu ça cent fois". Cela donne au lecteur l’agréable sensation de se sentir considéré comme quelqu’un d’intelligent (puisqu’on lui confie la tâche de recréer la scène), et aussi en connivence avec l’auteur (puisque celui-ci se réfère aux précédentes chutes du capitaine que le lecteur est censé connaître).


[img "Encore Tintin au Tibet (toujours Hergé)"]

Dans l’exemple précédent, on a vu l’ellipse utilisé comme procédé rhétorique pour provoquer un comique auto-référencé sophistiqué.

Mais de façon plus courante, l’ellipse est constamment utilisée en bande dessinée pour résoudre des problèmes pratiques.

Dès qu’il est question de voitures par exemple, l’ellipse est très souvent utilisée : en effet, la voiture est un système permettant de se déplacer vite dans des situations d’urgence. Or, pour se mettre en marche, elle demande d’effectuer toute un série d’actions assez complexes et inutiles pour un récit (en général) : ainsi, déverrouiller le véhicule, ouvrir les portes, s’asseoir, refermer la porte, chercher les clés, mettre le contact, etc.

En général, l’auteur de bande dessinée ne s’embarrasse pas de ces détails qui ne feraient que polluer la narration.

Ainsi, dans la même double page que celle d’où l’on a tiré l’exemple précédent, on voit Tintin courir après une voiture, il en est distant d’une quinzaine de mètres, et la case suivante il est confortablement assis à l’arrière aux côtés du même Haddock, tenant Milou sur ses genoux (alors que celui-ci était lui aussi dans la rue de la case précédente).

Ceci a deux avantages : le premier, qu’on a déjà cité, consiste à éliminer du récit les détails superflus.

Le second est narratif : Tintin et Haddock doivent prendre l’avion, ils sont en retard, Tintin court derrière le taxi, il doit vite le rejoindre car le temps presse : on peut supposer que Tintin va se dépêcher de monter dans le véhicule, et l’ellipse suggère bien cette vivacité du personnage.

[img "La Quête de l’oiseau du temps (Loisel - Letendre)"]

Dans cet exemple, on a une micro-ellipse dans une scène d’action, qui mérite à peine le nom d’ellipse. Néanmoins, on ne voit pas Bulrog - le personnage violet - prendre son élan, s’élancer dans les airs, ni sa chute :  il constate que l’inconnu au casque va se faire embrocher par une créature ; dans la case suivante, il lui atterrit brutalement dessus.

Pour signifier la rapidité de l’action, trois procédés sont associés : l’ellipse dont on a parlé, la plongée (première case) contre plongée (deuxième case), et le champ - contre champ. Il en résulte un effet d’action saisissant et pourtant d’une grande clarté narrative.

Dans les scènes d’action, il est très courant que de petites ellipse interviennent de cette façon pour accélérer les choses.


[img "Thorgal  Les trois viellards  du pays d’Aran ( Rosinki / Van Hamme)"]

Cette chute qui doit prendre environ trois secondes est décrite en six cases (soit une demi-seconde par case). Mais en même temps, ces cases sont extrêmement fines et hautes, ce qui donne quand même l’effet de chute. 

On se place en fait dans l’esprit du héros (comme le suggère finement le gros plan fondu en haut des cases) qui sent sa chute durer éternellement, quoiqu’elle ne représente en réalité qu’un très court instant. Le procédé donne aussi une grande solennité à l’action et lui confère un caractère héroïque.

On peut considérer cette scène comme une anti-ellipse : le mouvement est décomposé quasiment au maximum de ce que peut offrir la bande-dessinée. 

Mais on est en même temps obligé de constater que par exemple, entre la case quatre et la cinq, l’angle des bras a changé sans que cela nous soit montré : le langage propre qu’est la bande dessinée fait donc que, même dans cette anti-ellipse, il y a tout de même ellipse.


[img "Jack Palmer : le Pékinois  (Pétillon)"]

Plus classiquement, de vrais ellipses sont utilisées pour créer des effets de mise en scène (ou plutôt de mise en cases dans le cas de la bande dessinée).

Ici, un effet comique (comme dans le premier exemple de Tintin au Tibet). L’ellipse se place entre l’avant-dernière et la dernière case. Le policier demande au personnage féminin où se trouve sa voiture. Celle-ci répond à la case d’après : «Si vous faisiez correctement votre métier, elle y serait encore». 

Entre ces deux cases, il manque manifestement un gros bout de récit: le personnage a dû répondre : "elle est garée rue Untel, en face du restaurant Untel". Le policier : «Et bien nous allons vérifier tout ça». Puis la voyage jusqu’à la rue Untel, et le constat de l’absence de la voiture. Et seulement à ce moment là on reprend le récit. 

Ce qui est frappant ici, c’est que le personnage féminin semble répondre directement au policier sans rupture de dialogue - alors que cette rupture a eu lieu fatalement. A noter le rôle de la lampe-torche qui dessine une ellipse, justement, à la place de l’emplacement manquant de la voiture. Comme si la voiture manquante représentait le bout de récit escamoté, remplacé par l’ellipse lumineuse de la lampe-torche. 

Ainsi on peut lire le dialogue comme ceci : «Et elle est où votre voiture » - la lampe torche indique d’une ellipse que la voiture a disparu - « Si vous faisiez correctement votre métier, elle y serait encore !».


[img "Les Aventures de Spirou et Fantasio : le prisonnier du Bouddha  (Franquin, Greg, Jidéhem)"]

L’ellipse peut également être mise à profit pour créer un effet de suspens. Par exemple dans ces planches, Spirou, Fantasio et un scientifique, recherchés par les autorités militaires d’un pays lointain, fuient en camion.

La première case présente un dialogue duquel il ressort que Spirou souhaite abandonner le véhicule jugé trop voyant, alors que Fantasio est partisan de rester à bord. La case suivante - qu’on suppose se passer au même moment - montre un char d’assaut poursuivant s’apprêtant à détruire le camion. Et en effet, dans les cases ultérieures, on assiste à sa destruction complète (dans de magnifiques explosion roses). A ce moment là, le lecteur suppose que les héros sont décédés, notamment à l’avant-dernière case qui présente les pièces du camion éparses et fumantes. Mais en dernière case, coup de théâtre ! Les héros sont toujours vivants, et on apprend qu’ils ont quitté le camion et l’ont poussé sur la pente pour que les militaires - et le lecteur par la même occasion - le croient occupé. C’est donc par une ellipse assez conséquente que le lecteur a été berné, procédé à la limite de l’honnêteté, mais qui provoque un suspens très efficace.


[img "Quai d’Orsay  (Blain)"]

L’ellipse peut être utilisée à des fins tout à fait variées. Dans Quai d’Orsay, elle est utilisée pour caractériser le personnage principal. Celui-ci, homme politique énergique, épuise ses collaborateurs par sa vive énergie.

On le voit ici dialoguer avec le narrateur de l’histoire, personnage sympathique mais assez falot en comparaison avec le ministre. La scène est écrite pour mettre en valeur ce contraste entre les deux personnages. Ainsi, alors que le narrateur est assis sur son siège durant les six cases, on voit le ministre prendre une bouteille, servir deux verres, en donner un à son interlocuteur, vider le sien d’un trait, se relever pour aller chercher un livre. Enfin, on ne le voit pas réellement faire tout cela, puisque les actions sont raccourcies par des ellipse.

Celles-ci prennent place dans la deuxième bande : première ellipse (entre les cases 3 et 4), le personnage sers les verres. Deuxième ellipse (entre 4 et 5), il prend son verre et le porte à la bouche. Troisième ellipse (entre 5 et 6) il pose son verre, se lève et se dirige vers la table.

On remarque que les cases de cette deuxième bande sont dépourvues de cadre. Ceci pour déconstruire la structure de la narration, de façon à la rendre fluide. Le décor n’a plus de couleur, l’action se focalisant sur les personnages. De plus les ellipses sont mises en valeur par des traits de mouvements. Cet ensemble de procédés, ajouté à l’immobilité du narrateur, donne bien l’impression que le ministre est hyperactif et va à toute vitesse.


[img"Sans-nom,  le dernier méta-Baron (Gimenez Jodorowsky)"]

L’ellipse, comme on l’a vu, peut être ultra rapide et presque invisible, mais elle peut aussi s’étendre sur plusieurs années, voir plusieurs siècles.

Dans ce récit des aventures des Meta-Barons, et singulièrement de la jeunesse du dernier d’entre eux, on voit qu’il se passe plusieurs années entre chaque case.

On a affaire ici à ce que j’appellerais des «ellipses narratives», dans la mesure où chaque ellipse est expliquée par un récitatif qui raconte l’histoire. Il s’agit d’ailleurs plus d’un diaporama que d’une action ponctuelle, mais qui présente tout de même une sorte d’ellipse.

Le plus souvent, elle sera accompagnée d’un simple «Plus tard»...

A noter : en même temps que les récitatifs avancent dans le temps, ils avancent également dans l’espace, de gauche à droite de la page.


[img"Black hole (Charles Burns)"]

Dans les dernières pages de son récit, Charles Burns nous offre de très belles ellipses destinées à marquer la progression d’un personnage pendant un voyage à pied.

Loin des précédentes ellipses destinées à rendre le récit plus dynamique ou les personnages plus rapides, on a ici une suite de tableaux panoramiques qui indiquent la lente progression d’un voyage à pied, ainsi qu’une sereine mélancolie.

On remarque que les images progressent d’une ambiance sombre et pluvieuse vers un horizon clair et dégagé.

Le découpage horizontal des image suggère que de longues heures séparent chaque case l’une de l’autre.

On voit donc par tous ces exemples - piochés au hasard - la richesse que recèle l’usage bien pensé de l’ellipse.


Le dixième exemple est disponible sur cette page.
L'ellipse en bande dessinée, en dix exemples
Tintin au Tibet (Hergé)
Encore Tintin au Tibet (toujours Hergé)
La Quête de l’oiseau du temps (Loisel - Letendre)
Thorgal  Les trois viellards  du pays d’Aran ( Rosinki / Van Hamme)
Jack Palmer : le Pékinois  (Pétillon)
Les Aventures de Spirou et Fantasio : le prisonnier du Bouddha  (Franquin, Greg, Jidéhem)
Quai d’Orsay  (Blain)
Sans-nom,  le dernier méta-Baron (Gimenez Jodorowsky)
Black hole (Charles Burns)
Bibliographie utilisée pour cet article: 

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