Ombre et lumière dans la bande dessinée : technique et psychologie

Le travail de l'ombre et de la lumière dans la bande dessinée est important à plusieurs titres.

Dans le registre du dessin proprement dit, si l'on souhaite donner à ses histoires une certaine dose de réalisme, si on douhaite donner l'impression que les objets et els personnages existent et qu'ils sont solidement arrimés à leur univers de papier (ou de pixel), une connaissance minimum de la technique des ombres est importante. En effet, sans cela, tout aura l'air de flotter dans un monde plus ou moins shématique. C'est également important pour bien maîtriser la mise en couleurs.

Mais d'un point de vue psychologie, du point de vue de la mise en scène (ou de "mise en case"), et de l'effet qu'on souhaite produire sur le lecteur, ce travail est tout aussi important. En effet, on verra que le jeu de la lumière et des ombres peut avoir un très fort impact émotipnnel, et peut donc rendre un récit captivant.


[img"Théorie 1"]

Un peu de théorie tout d’abord.

Quand un objet est éclairé, dux types d’ombres apparaissent.

Son ombre propre, qui est l’ombre qui est sur l’objet, là où la source lumineuse ne peut l’atteindre.

Cette ombre propre est donc toujours à l’opposé de la source lumineuse.

Imaginez la lumière comme si c’était la pluie qui tombait sur un objet : l’ombre propre de l’objet correspond aux zones sèches,  que la pluie ne peut atteindre.

L’ombre portée est celle qui apparaît sur le plan sur lequel est posé l’objet.

Si l’objet n’est pas posé sur un plan (si c’est un oiseau qui vole par exemple), il s’agit du plan frappé par la lumière, l’objet étant placé entre la source lumineuse et le plan.

L’ombre portée est une projection de l’objet sur le plan. La métaphore de la pluie est toujours valable : l’ombre portée correspond à la zone restée sèche sur le sol lors d’une averse latérale.

Si la source lumineuse est le soleil, celui-ci étant très lointain, les lignes de projection sont parallèlees entre elles. Leur inclinaison correspond à la hauteur du soleil dans le ciel, c’est donc une indication de l’heure qu’il est.


[img'Théorie 2"]

Si, au contraire, la source lumineuse est artificielle, elle sera considérée comme un point, et les lignes de projection de l’ombre portée partiront de ce point pour passer par les contours de l’objet et s’arrêter sur le plan de l’objet.

L’intersection de ces lignes et du plan sont données par les points de fuite de l’objet lui-même


[img'Théorie 3"]

Lorsque le plan de l’objet devient oblique où vertical, l’ombre suit cette verticalité, mais toujours en suivant, d’une part les points de fuite de l’objet, d’autre part les lignes de projections partant de la source lumineuse.

Ainsi, une lumière basse et un plan vertical donnent une ombre plus grande que l’objet lui-même, ce qui provoque un effet étrange et inquiétant.


[img"Milton Caniff"]

Milton Caniff est un des maîtres du noir et blanc américain des années 50.

C’est un virtuose des effets de lumière. Dans ce strip de Milton Caniff, on voit en case 2 le personnage qui s’en va, désespéré. Une lourde ombre s’abat sur lui, tandis que se détache en premier plan la blanche main de sa bien aimée.

En dernière case, on voit la silhouette de la «méchante» qui triomphe se détacher du fond, le visage plongée dans l’ombre, ce qui lui donne un ait menaçant et mystérieux.

On voit ainsi que en fonction du contexte, un personnage plongé dans l’ombre peut signifier des choses différentes : l’accablement et la défaite en case 2, le mystère, la méchanceté et le triomphe en case 3.


[img"Charles Burns"]

Les effets d’ombre de Charles Burns ont clairement un effet horrifique, proche des films d’épouvante.

Ses planches sont souvent à dominante noire.

Les éclairages en «contre plongée» donnent une atmosphère d’étrangeté à ses récits, de même que ses ombrages qui se terminent en traits acérés.


[img"Alberto Breccia"]

Un autre maître du noir et blanc «d’horreur» est Breccia qui, dans sa série Mort Cinder, nous offre des noirs et blanc tout à fait magnifiques et effrayants.

Le trait est mangé par l’ombre et la lumière, et la pénombre maîtrisée à l’extrême produit des effets fortement expressionnistes.


[img"David B"]

Plus proche de nous, David B se sert d’un noir et blanc fortement «cerné» quand à lui, pour obtenir des ambiances d’un sombre onirisme, d’un violent mystère.


[img"Hermann"]

Les effets d'ombres et lumières sont evidemment très importants dans la BD en noir et blanc, mais peuvent également l'être dans les BD en couleur.

Ainsi cette planche de Hermann, dans les "Tours de Bois-Maury", présentent un effet de contraste saisissant entre les deux strips.

Le premier, présentant une action pleine de violence et de secrets (une voleuse va se faire rosser dans une grange, la nuit), est plongé dans la pénombre. Les visages des personnages sont noirs, à contre-jour, encadrés par l'obscurité de la grange. Tout est bleu nuit et noir.

Alors que le deuxième strip présente la violente lumière d'une église. Seul le bas-peuple est vu à contre-jour en case 5, mais le curé et l'autel, illuminés par la lumière de la sainteté (probablement), sont éblouissants. Cet effet l'éblouissement est net entre le début et la fin de la demi-planche. Le contraste de couleur accompagne celui de la lumière (on passe du bleu au jaune).

La transition entre les deux ambiances se fait en case 4 par l'église vue de dehors, plongée dans l'obscurité, mais dont les vitraux se détachent violemment sur le mur noir.


[img"Christin, Mézières"]

Dans cet album de Valérian, on présentent quatre héros qui doivent passer des épreuves pour une sélection permettant de repeupler une planète.

En réalité, on a trois héros de style "comic" américain, plus Valérian, proche du lecteur européen. Dans cette première planche de présentation, le contraste entre les héros "américains" et le héros (presque anti-héros) européen se fait entre autres, par la lumière.

En effet, on constate que les trois premiers strips présentent le personnage central à contre-jour, comme une silhouette voilée d'une obscurité qui la rend imquiétante, puissante et lointaine, alors que Valérian, dans le dernier strip, est présenté avec un éclairage "normal".


[img"Caza"]

On a ici une scène de "bricolage" rendue parfaitement démoniaque grâce à l'utilisation de l'éclairage et de la couleur : l'auteur a utilisé en effet de violents clairs-obscurs  "Caravagesques", et parfaitement irréalistes, la lumière éclairant successivement le bas et le haut du visage sans raison particulière, autre que des raisons de mise en scène.

C'est une scène d'une efficacité inquiétante, qui démontre le pouvoir de la lumière (et de l'ombre) pour créer une ambiance.


[img"Blutch"]

Ici encore, un effet d'ombre et de lumière est utilisé pour inquiéter le lecteur. De grandes plages noires et bleues accentuent la solitude que ressent le personnage, solitude devant un mystérieux (et sombre) passage dans lequel viennent de s'engoufrer une escouades de religieuses.

Notons l'inversion du premier strip, le personnage à contre-jour, donc noir au centre de la case, étant encadré de deux cases dans lequel le centre est lumineux, encadré par les murs noirs du passage.

Dans le deuxième strip au contraire, les murs sont éclairés, et le centre du passage est plongé dans les ténèbres. En dernière case, le personnage se détache en silhouette blanche sur le fond sombre du passage.


[img"Chaland"]

Ici on est dans une parodie de film noir hollywoodien. Nous avons deux régimes en présence : le régime du héros, nimbé de lumière et d'érotisme, et le régime du malfrat, plongé dans la nuit et le mystère. Ces deux univers s'interpénètrent en deux strips.

Le premier strip est celui de la lumière et du héros. Les cases dans lesquelles le lecteur l'accompagne en esprit, sont donc claires et lumineuses. La robe noire de l'héroïne suggère tout de même l'ombre qui menace.

Les deux petites cases en haut du centre du strip sont vues par le malfrat : celui-ci n'étant qu'ombre, le contenu des cases est donc d'un noir d'encre (au sens propre) : silhouette du héros buvant son café (noir), silhouette du révolver visant le héros.

Dans la case suivante, nous adoptons de nouveau le point de vue du héros, mais troublé par la pénétration du malfrat dans sont univers, ce qui se traduit par la tache de café noir au centre de la case. En dernière case du premier strip, la tache se retrouve en écho sur la vitre de l'appartement, comme un éclat d'ombre qui va "aspirer" l'univers lumineux.

Le deuxième strip est en effet celui de la nuit et du mal, dans lequel Bob Fish (le héros) s'engouffre courageusement. La première et deuxième case gardent encore le souvenir du monde de la lumière qu'il quitte, par l'encadrement de la fenêtre dont l'éclairage provoque de violents contre-jour, mais la troisième case présente le malfaiteur seul, et elle est entièrement en silhouette.

On remarque que dans la case centrale du deuxième strip, l'obcurité est atténuée en un gris pâle. C'est comme si la bravoure extraordinaire de Fish arrivait seule à éclairer la nuit. Cet effet est d'ailleurs renforcé par la forme ronde de la case. Mais l'utilité de ce gris est aussi de ne pas déséquilibrer la mis en page, en présentant un strip tout noir. On remarque dans cette demi-planche, le sinistre triangle que forment ainsi les deux cases noirs aux extrémités du deuxième strip, et les deux petites cases noirs au centre du premier.


[img"Goossens"]

Voici la preuve ultime que l'éclairage "par en-dessous" est une des choses les plus effrayantes en bande dessinée.

Dans cette histoire de Goossens, le fantôme de l'opéra reçoit des amis, et se plaint de n'avoir aucun succès auprès des femmes à cause de son physique ingrat.

Ses amis, pleins de sollicitude, le rassurent. Pour créer une ambiance "plus confiante", ils lui conseillent de changer l'éclairage. C'est là que le drame se produit : la malédiction du fantôme est telle que, quel que soit la lumière qu'il reçoit, il est éclairé "par en-dessous" : la façon dont il reçoit la lumière, c'est là ce qui fait l'essence du fantôme, et ce qui provoque l'horreur. Goossens nous démonte de façon magistrale et dans un éclat de rire l'un des mécanismes de la BD (et du cinéma) d'horreur.

Ombre et lumière dans la bande dessinée : technique et psychologie
Théorie 1
Théorie 2
Théorie 3
Milton Caniff
Charles Burns
Alberto Breccia
David B
Hermann
Christin, Mézières
Caza
Blutch
Chaland
Goossens
Bibliographie utilisée pour cet article: 

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