Premier plan, arrière-plan

Une des richesse de l'écriture de la bande dessinée est ce qu'on pourrait nommer, en référence au cinéma, la profondeur de champ.

En effet, le neuvième art comme le septième n'est pas voué à décrire une scène univoque, un sujet central jouant sous nos yeux une action unique que le lecteur va suivre sans se préoccuper du reste. La case est un petit monde qui possède sa profondeur, ses recoins. Les recoins recèlent des surprises, qui peuvent enrichir le contenu le plus évident, l'appuyer ou au contraire le déstabiliser, le contredire.

Un bon exercice pour l'auteur de bande dessinée serait de chercher à enrichir ses arrière-plan, d'y penser comme une possibilité de creuser l'univers qu'il invente sous ses propres yeux. Contrairement à l'image mouvante des arts animés, la fixité (apparente) de l'image dessinée permet au lecteur de s'y attarder et d'en déceler les détails. Le plus souvent en y revenant, car les images de bande dessinée ne sont fixes que lorsqu'on ne lit pas. Lorsqu'on est happé par le flux narratif, les images bougent tout aussi bien qu'au cinéma. Alors, l'arrière-plan apparaît flou et lointain, créant cette fameuse profondeur de champ, cette profondeur du dessin. Comme lorsqu'il assiste aux tours d'un prestidigitateur, le lecteur, fasciné par ce qui se passe devant lui, peut omettre d'observer ce qu'il y a un peu plus loin. Si le lointain surgit, c'est comme la colombe sortant du chapeau haut de forme, un coup de théâtre, un gag, un suspens. 

Voyons en quelques exemples, l'utilisation qu'en ont fait certains auteurs.


[img "Blueberry"]

Dans cette case du "bout de la piste" (Charlier-Giraud), Blueberry prend le train. Le guichetier, blasé et usé, semble reconnaître le cow-boy, sans se rappeler "d'où". L'arrière-plan dévoile en dernière case du strip, une affiche de récompense pour la capture de l'ex-lieutenant.

C'est une utilisation d'un cliché toujours efficace, qu'on a vu de nombreuses fois au cinéma ! Mais le cliché est assumé par les auteurs; il s'agit d'un gag référenciel, comme l'indique la physionomie si fatiguée de l'employé, qu'elle semble nous faire un clin d'oeil. Le contraste entre la figure jeune et virile sur l'affiche d'arrière-plan, et le visage usé, avachi du personnage de premier plan, accuse l'effet.

Mais il s'agit aussi d'un suspens, qui arrive en bas de page : l'employé va-t-il reconnaître notre héros et appeler la police ?


[img "Broussaille"]

Sur cette longue case de "La nuit du chat" (Frank Pé-Bom), les personnages principaux sont à peine lisibles à l'arrière-plan, quand le premier plan présente des anonymes aux activités pittoresques.

Comme on le comprend très bien, le premier plan est là pour donner un fort accent sur l'ambiance de vieux bar typique, avec ballons de rouge et flipper bruyant. On a d'ailleurs une forte perspective en contre-plongée, qui nous immerge dans l'ambiance enfumée et qui décrit très bien l'atmosphère du lieu. Cette case d'introduction de scène pose le style de l'établissement, en parfait contraste avec le caractère du héros, jeune et sobre en principe, que l'on distingue à peine de dos. La quête de son chat, serait-elle en réalité le chemin de sa perdition ?


[img "Gaston Lagaffe"]

Pour rester dans les ambiances de bistrot, Franquin nous offre un magnifique arrière-plan dans ce gag de la "Saga des gaffes", en la personne de cet ivrogne complètement détruit à la bière d'Alsace. Cet arrière-plan là n'a aucun rôle scénaristique. Il ne fait que poser une ambiance urbaine traditionnelle, ajoute de la profondeur à l'univers Gastonnien. Cette époque de Gaston regorge d'arrière-plans truculents, qui tirent à cette époque vers le monstrueux et qui donnent un effet de merveilleux fourmillement à l'image. On est pas loin des idées noires, qui surgissent dans l'arrière-plan d'un Gaston plus coloré.


[img "Krazy Kat"]

Dans ce strip d'Herriman, l'arrière-plan fait partie intégrante du gag. En effet le sergent "Sergent Pupp" se désole de voir sa prison vide, sans Ignatz Mouse. Pendant qu'il reste éperdu dans cette contemplation, Ignatz se livre justement aux activités qui lui vaudraient l'enfermement. Mais l'officier ne le voit pas, en proie à une étrange nostalgie plein d'espoir de renouveau. Il rate en quelque sorte le réel pour le souvenir du réel. Réel qui se déroule de façon brutale, à l'arrière-plan. Le premier plan et l'arrière-plan sont ici comme deux dimensions de la réalité, qui se rejoignent en apparence en dernière case, mais en apparence seulement, puisque le sergent a raté le réel qui lui permettrait de réaliser son rêve - enfermer le "Mouse".


[img "Spirou"]

Ici, le jeu sur les plans est encore une fois un gag et un suspens : Spirou et Fantasio, recherchés par les militaires du pays du "Prisonnier du Bouddha" (Franquin-Jidéhem-Greg), se sont cachés dans un taillis qu'ils ont fait pousser in extremis grâce à leur appareil miraculeux, le GAG.

Malheureusement, la "poussée magique" des plantes n'a pas complètement pris fin au passage des militaires, et tandis que ceux-ci défilent en premier plan, on voit, à l'arrière-plan, Spip surgir sur un tournesol fou. Les militaires vont-ils s'en rendre comte ?
A noter qu'ici on a quasiment pas de case avec le premier et l'arrière-plan en même temps, et que les deux actions ne sont pas tout à fait simultanées.


[img "Valerian"]

Enfin, dans cette scène des "Héros de l'équinoxe" (Christin-Mézières), la différence de plans est là pour renforcer la différence de gabarits entre les "Héros" du titre, et celui de Valérian, bien plus malingre. Pendant que ces trois grands personnages posent de façon hiératique, on distingue un minuscule Valérian se démener pour ne pas être en retard, dans le lointain. La différence de plan est là pour renforcer cet effet de contraste en les styles de personnages, gag constant de cet album désopilant et philosophique. Paradoxalement, c'est cette petitesse de Valérian dans l'arrière-plan, qui le rend plus proche de nous.

Premier plan, arrière-plan
Blueberry
Broussaille
Gaston Lagaffe
Krazy Kat
Spirou
Valerian

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